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Jean Dufour

Tout cela est très intéressant, les métiers et le salariat, un salaire autonome, mais le problème, à mon avis, est celui du financement. Nous vivons dans une société régie par l'argent et le capitalisme. Et même dans les régimes que l'on a connus de socialisme dit « réel", l'argent fonctionnait aussi. Il n'y a qu'à voir comment certains sont passés très facilement de directeur de combinat d'État à plus ou moins des mafias financières.

Je suis membre du conseil d'administration d'une petite association d'aide aux personnes dépendantes; nous avons eu les plus grosses difficultés pour sortir, comme on dit en langage de banquier, du rouge, du déficit. On avait un énorme découvert.

Justement, nous étions en train de chercher, dans cette association, comment nous pourrions avoir quelqu'un qui serait envoyé, d'une part auprès des médecins, d'autre part auprès des pharmaciens, de certaines professions sanitaires, pour voir comment augmenter notre sphère, parce qu' effectivement, notre équilibre budgétaire dépendait dans une certaine mesure du nombre d'usagers que nous avions.

 

Il y a toujours ce problème des finances: comment allez-vous payer les salaires de ces gens qui sont en RMI universalisé et en RMI plus substantiel que le RMI, puisque celui-ci n'empêche pas la misère?

Et s'il n'empêche pas la misère, c'est parce qu'il y a la loi du marché, que, dans certains pays, deux mille francs par mois, c'est un salaire, mais qu'à Paris, pour payer un studio, on demandera plus de deux mille francs par mois à quelqu'un, et on se demande comment cette personne pourra manger.

Cela demande un bouleversement des conditions de fonctionnement de notre société et je ne sais pas comment on l'envisage.

Jean-Pierre Cavalier (Maison des chômeurs, à Marseille)

J'interviendrai tout à l'heure, donc j'anticipe un peu dans le flux du débat. Je me mets à la place de Patrick Viveret : il ne faut pas confondre salariat et travail, ce qui s'est fait pendant longtemps. Ce n'est pas le travail qui manque, c'est l'emploi, c'est-à-dire le travail sous contrat.

Le problème par rapport à cela n'est pas de dire: il faut abandonner le travail; bien entendu, le travail reste et restera, je le mets entre guillemets, un « élément structurant" de la personnalité de tout le monde, y compris des sociétés.

Cela dit, pour autant, il ne s'agit pas de clamer: on va faire en sorte que tout le monde retravaille comme avant, donc retombe sous des formes de domination; le travail reste effectivement un lieu d'aliénation, même si c'est aussi un moyen d'émancipation.

Il faut raisonner maintenant avec deux faces: à côté du salariat, il y a la partie non salariée et une activité socialement utile qui recouvre des formes de militantisme, travailler à son propre bonheur, au bonheur des autres, à créer du lien social, etc. Cela aussi est un travail.

Roger Sue a écrit un livre, Temps et ordre social, dans lequel il souligne que la création éco­nomique démonétarisée dans les activités non salariées, est maintenant aussi importante que la production économique dans le salariat.

Autrement dit, par exemple le travail des femmes à la maison, représente la moitié du PNB; c'est un ordre d'idée. La question et l'enjeu de l'économie solidaire, c'est de dire, dans la vieille conception capitaliste toujours en vigueur, que l'activité économique est forcément monétarisée,avec un pôle marchand, le marché des entreprises, et un pôle non marchand autour de l'État; mais il est dit aussi qu'il y a un troisième pôle: l'économie non monétaire.

Du coup, il me semble qu'il faut que l'on arrive à changer de logique Et là, je fais partie des quelques personnes qui sont critiques par rapport à la revendication actuelle portée par AC ! et par le Comité chômeurs CGT sur la fameuse prime de Noël ou prime de fin d'année.

Elle est à la fois légitime au niveau des individus qui n'ont pas d'argent et en même temps, collectivement il y a un piège qui est de penser que la solution est d'avoir un peu plus, voire, pour certains, toujours plus, mais que c'est juste une question d'échelle, d'argent.

La question n'est pas d'avoir plus d'argent, mais de s'émanciper de l'argent. Parce que la force de ce système, est justement la finance. Parce qu'il y en a qui en profitent bien, mais plus personne ne maîtrise cela. Nous sommes dans un système qui n'est pas fou, c'est une véritable divinité, une véritable religion avec des cultes organisés.

D'ailleurs, le langage financier... Qu'est-ce qui est écrit sur le dollar?

« Nous croyons en Dieu ». Quel dieu ? Bien entendu, c'est l'argent.

La question, dans l'économie, qui devient une économie du temps libre, est d'arriver à inventer de nouvelles formes d'économie et évidemment beaucoup plus indépendantes de la finance.

Paulette Benard

Je suis militante d'association et je m'aperçois que, effectivement énormément de personnes travaillent sans être salariés pour faire tourner les associations, comme disait notre camarade. Une association qui s'occupe des personnes dépendantes est gérée par un conseil d'administration, avec un président qui fait fonction d'employeur parce qu'il est obligé d'employer, pour les services qu'il rend aux personnes dépendantes, des professionnels.

Il faut des professionnels, des gens qui ont un métier, parce que n'importe qui ne peut pas s'occuper des personnes dépendantes, et il faut payer ces personnes. Mais comment les payer? Seulement en ayant des conventions avec des organismes sociaux, pour demander le moins possible aux personnes en difficulté.

C'est un exemple de différentes fonctions qui sont du travail - parce que le travail d'« employeur» des responsables de l'association est quelquefois très lourd - mais pas du travail salarié, c'est un travail de bénévolat.

Je me pose souvent la question parce qu'il y a pas mal d'années que j'évolue dans diverses asso­ciations. J'étais contre le bénévolat et je pensais qu'il fallait trouver des ressources pour institutionnaliser ce genre de choses et ne pas user les gens sans en retour un peu de monnaie.

Et n'importe qui, s'il a des charges de famille, ne peut pas travailler bénévolement d'une façon très importante; et ce genre d'association est souvent gérée par des gens qui ont des revenus autres, des personnes qui par ailleurs ont un salaire et un peu de temps et puis des retraités, très souvent.

 

Jean-Pierre Cavalier

La question est que l'on a traduit la hausse de la productivité par l'augmentation du chômage. C'est ce qui s'est fait mais il y a une autre solution, c'est de traduire la hausse de la productivitépar une augmentation du temps libre.

Je peux produire avec dix personnes dix chaises; à un moment donné, avec cinq personnes, je vais pouvoir produire mes dix chaises; soit je mets cinq personnes à la lourde, soit je dis que tout le monde va travailler vingt heures. Je schématise parce que ce n'est pas aussi simple, mais il y a effectivement deux solutions économiques.

On a choisi uniquement le chômage, qui a été une solution économique. Il s'agit maintenant de dire qu'il existe d'autres solutions, d'autres choix. Économiquement ce n'est pas un problème. Il y a des phases d'adaptation, etc. C'est très complexes, mais c'est avant tout une question de choix politique.

Jean Dufour

C'est tellement complexe que mon intervention a été mal comprise. L'intervention de Madame était très intéressante, mais quand on a parlé de bénévolat il y avait cela et d'autres choses.

Nous avons été obligés de demander des subventions parce que dans toute association, il y a un siège social et des gens qui ne sont pas bénévoles. On crée aussi de l'emploi comme cela, mais le problème de l'argent se pose toujours.

Je crois que tout cela demande une telle refonte des mécanismes économiques et sociaux que je ne suis pas sûr qu'ils soient pris en compte dans notre débat.

Thierry Temime

Au sein d'AC !, les débats ressemblent étrangement à ceux que nous avons en ce moment avec aussi d'autres particularités.

En premier, nous faisons une distinction entre le travail, l'emploi, l'activité rémunérée et l'activité non rémunérée... Le bénévolat on en parle assez peu.

Deuxièmement globalement en tout cas dans le débat que l'on a sur la place du travail dans la société, il semble que les camarades d'AC! soient majoritairement contre la déconnexion du travail de la sphère de production.

Pas simplement parce que c'est une activité structurante, mais aussi parce que déconnecter le travail de la sphère de production pose le problème de qui va financer la protection sociale. Tous les pays où le travail est déconnecté de la sphère de production, où le travail est soumis à des lois libérales, etc., bénéficient d'une protection sociale moins importante que les pays où le travail est soumis à un certain nombre de règles liées à l'organisation même de la société.

 

Question que Patrick, d'ailleurs, ne soulevait pas tellement tout à l'heure, même s'il disait qu'à l'heure actuelle 40 % des gens vivent des revenus de transferts et bénéficient d'une protection sociale élevée; ce ne sont pas 40 % de gens qui vivent de revenus de transferts, mais 40 % qui vivent de revenus de transferts et de revenus de substitution appartenant à la protection sociale.

Notre santé, notre vieillesse sont des points centraux dans la construction d'une société, c'est pourquoi, globalement, nous sommes contre la déconnexion du travail de la sphère de production.

Mais pour répondre à vos questions, nous sommes pour la création d'un revenu pour les moins de vingt-cinq ans, cela fait partie de nos revendications.

Patrick Soulignac

Je reprends la question du financement. D'abord, un certain nombre d'interventions ont posé la question du rôle, dans les associations, du financement et de l'argent.' Ce sont de vraies questions. En sortant précisément, de l'idée que le revenu et le travail sont forcément liés, on débloque des choses. Un tel revenu nourrira forcément le tiers secteur.

En revanche, se pose la question du financement. D'abord, cela dépend évidemment du montant. On s'est aperçu depuis dix ans que l'on est capable de financer le RMI, donc quand on veut trouver des sous, ce n'est pas impossible. Il y a un vrai choix de société derrière, qui est de savoir si on rémunère non plus seulement le capital contre le travail, mais le capital contre l'humain, directement.

Un certain nombre de choses sont avancées dans le mouvement social tel qu'il est aujourd'hui. Un thème cité plus tôt par Thierry est celui d'une association travaillant pour l'instauration d'une taxe sur les mouvements financiers.

On est là typiquement dans un mécanisme où il s'agit de redistribuer les richesses du capital vers l'humain, et on ne sortira pas d'une façon ou d'une autre de cette question de fond, qui est une question de luttes sociales et de pouvoir. C'est à dire qu'on investit l'argent dans un sens ou dans un autre. Ce sont des choix faits par toute la société, par conséquent, de façon politique au sens large. Mais il est évident que cela ne s'obtient pas de façon simple.

liliane Dayot

Merci bien. Encore une question à Thierry Temime, qui doit nous quitter?

Mériadeg Courtet

Pourquoi ne parlez-vous jamais du fait que la priorité des priorités, est quand même de reconnaître que des gens meurent prématurément; car, au niveau mondial, ceux qui ont le privilège de travailler ont une espérance de vie de 75 ans, ceux qui vivent dans l'exclusion ont une espérance de vie de 45-50 ans...

 

Pourquoi ne pas parler de nos adversaires qui nous balancent l'utilité de l'idéologie nationaliste, de la nation et de l'État, qui est complètement archaïque? Ils le savent... Il serait temps que nous nous débarrassions de cette idéologie étatique pour arriver à une solidarité internationale très rapidement, et si c'est nécessaire, par colère.

Peut-être qu'en France on n'a besoin que d'une révolte, surtout pas d'une révolution. Mais si certains d'entre nous en ont le courage, la révolution se fait là où les gens meurent réellement de l'exclusion. Je ne vais pas vous citer tous les pays, cela fait plusieurs millions de morts.

Personnellement, j'ai un procès avec l'ambassade du Mexique. Ils m'ont attrapé lors d'une action, en ont profité pour m'accuser de dégradation d'œuvres d'art, de photos, ce qui est tout à fait faux. Toujours est-il que c'est le pot de terre contre le pot de fer, malgré mes soutiens. Si des associations ont des propositions à me faire, je suis là.

Thierry Temime

Le combat d'AC! est très clairement anticapitaliste, très clairement antilibéral ; AC ! se retrouve très souvent engagé aux côtés du mouvement des sans-papiers.

Concernant la situation de santé qui est faite aux gens qui vivent dans la plus grande des précarités, qu'ils soient chômeurs ou en COD, on est très attentif à l'ensemble des rapports qui nous sont remis.

Le niveau de santé des RMistes, des précaires, qu'ils soient salariés ou 'chômeurs, sont des choses sur lesquelles on réagit durement; et chaque fois qu'il y aura des bagarres sur les thèmes de la santé remettant en cause l'organisation de la pauvreté, ou du travail, qui nuisent à la santé des personnes, je pense que, très clairement, nous serons aux côtés de ces copains, de ces militants qui se battent comme nous à l'heure actuelle.

Mériadeg Courtet

L'hiver dernier, qui était très très froid, nous avons occupé le trottoir du ministère des affaires sociales. Officiellement, cet hiver-là, il y a eu quarante morts, donc il y a en eu certainement quatre cent morts avec des certificats médicaux bidouillés.

Comment expliques-tu l'absence d'AC ?

Thierry Temime

Peut-être d'autres que moi connaissent-ils le détail de cette mobilisation. Personnellement, je n'ai pas participé à l'ensemble des mobilisations d'AC . Je peux néanmoins dire qu'AC! était aux côtés des chômeurs et des précaires partout où ils se sont mobilisés l'année dernière. Ils ont été présents aussi bien dans les Caf, dans les DDASS, les ANPE, les Assedic, partout où la mobilisation des gens qui n'avaient rien s'est faite.

Que l'on puisse être, à un moment ou à un autre, absent de telle ou telle mobilisation ne m'étonne pas du tout; après tout, nous ne sommes pas des dizaines de milliers.

Liliane Dayot

Je remercie Thierry Temime et Patrick Soulignac. Je vais demander à Jean Desessard et Jean-Pierre Cavalier de venir à leur place pour la seconde partie du débat. Je passe la parole à Christophe Aguiton, d'AC!

Christophe Aguiton

Je suis militant à AC !, mais aussi, comme Jean, et probablement d'autres parmi vous, dans le réseau des marches européennes, un des réseaux qui a fait un peu bouger les choses ces derniers temps.

Pourquoi ce réseau nous parait-il important? En général, les mouvements sociaux, les mouvements de chômeurs, comme les syndicats, sont internationalistes et cherchent à lier leur combat à ceux d'autres militants, dans d'autres pays. Mais il y a aussi une raison plus fonctionnelle et plus immédiate, qui est le cadre européen, parce qu'il est évident pour nous tous que les décisions prises à Bruxelles ont des conséquences immédiates pour les économies dans lesquelles nous vivons, et également sur les normes et les règles sociales.

Pour l'économie, c'est évident depuis Maastricht puisque la Banque centrale devient une banque européenne et les économies sont corsetées par l'encadrement de leur déficit à 3 %, maintenant pérennisé dans le pacte de stabilité; et c'est aussi vrai pour d'autres normes, et pas seulement pour les grands aspects de la macro économie.

C'est vrai pour le social, et les États cherchent maintenant à faire converger leurs politiques en ce domaine. C'est vrai aussi pour les services publics et nous savons tous qu'ils jouent un rôle important pour les plus démunis d'entre nous. Et surtout, l'Europe joue un rôle de fabricant de normes, de fabricant de règles qui jouent sur 1 notre vie, à tous et à toutes.

C'est notre point de départ... celui des mouvements de chômeurs français- et d'autres pays, puisque c'est un mouvement des marches européennes, et dès le débat unitaire avec Droit au logement et toute une série d'associations qui pensaient qu'il fallait faire quelque chose.

Car nous considérions que cette construction de normes et de politiques européennes qui influait sur nos vies quotidiennes ne s'accompagnait pas de mouvements sociaux européens. Il n'y avait pas eu, depuis le début des années 70 et 80, la moindre manifestation européenne.

 

Nous connaissons dans notre pays des manifestations et des mouvements sociaux qui avaient des répercussions mondiales, et donc européennes, mais des mouvements à l'échelle européenne, nous n'en connaissions aucun.

Il fallait commencer à peser pour que se crée réellement un espace social, de notre point de vue, c'est-à-dire un espace de lutte, un espace de bataille commune au niveau européen.

On l'a lancé dès 1996 et on a eu de la chance, puisque avec le recul, on se rend compte que l'année 1997 sera probablement l'année où les mouvements sociaux à l'échelle européenne commencent à émerger, autour de trois grandes dates et trois grandes manifestations.

D'abord, Renault Vilvoorde, tout à fait imprévu au sens où il y avait déjà eu des fermetures d'entreprises, en général sans réactions, et quand il y en avait elles étaient en général nationales. Là, non seulement il y a eu des réactions, mais très vite, elles ont dépassé le cadre de la Belgique ou du groupe Renault pour devenir un véritable électrochoc dans les sociétés européennes, surtout en Espagne, France et Belgique.

Deuxième manifestation: Amsterdam, avec la capacité européenne de finir des marches en manifestations de cinquante mille personnes, ce qui a été même au-delà de ce que nous espérions au démarrage.

Troisième manifestation, là aussi importante: en novembre à Luxembourg, où la Confédération européenne des syndicats, ayant probablement eu peur de voir la main lui échapper au profit d'une manifestation plus spontanée comme celle de Renault Vilvoorde ou d'associations dans lesquelles il y avait plus de mouvements de chô­meurs de syndicats atypiques comme Sud, la gauche de la CFDT, qui n'étaient pas les syndicats les plus traditionnels d'Europe, a tenu à mobiliser elle aussi.

Il y a donc eu une manifestation de la Confédération européenne des syndicats, ce qui nous a permis d'avoir un poids commun qui était aussi important puisque c'était à nouveau une cinquantaine de milliers de personnes dans les rues. Cela contribue à changer les choses parce que quand les militants commencent à se connaître, à militer ensemble, à échanger des informations, les luttes se coordonnent plus rapidement.

On l'a vu dès l'hiver dernier, où les mouvement des chômeurs français a été suivi d'un mouve­ment des chômeurs en Allemagne à trois semaines d'intervalle seulement, ce qui ne s'était jamais vu en termes de vitesse de contagion. C'est évidemment la télévision qui en est le facteur premier ; la télévision a aidé au sens où, tous les soirs, les voisins d'outre-Rhin nous voyaient occuper, qui une Assedic, qui, un centre social. Mais l'autre raison de cette rapidité dans l'action est le fait que toutes les associations de chômeurs allemandes, qu'elles soient antisyndicales ou au contraire liées à l'appareil de gros syndicats allemands étaient en lien avec nous parce que toutes étaient dans le réseau des marches européennes d'Amsterdam.

Le réseau qui a officialisé le lancement du mouvement des chômeurs allemands, qui a assuré la coordination des chômeurs syndiqués du DGB, était à Amsterdam avec nous. Nous avions établi par ce biais des relations de confiance. Ce sont des effets matériels importants et nous avons dans l'idée de ne pas nous en arrêter là.

Il y a pour nous deux priorités en termes d'action: une, qui est une priorité relative et qui nous tient à cœur, est de suivre réellement les sommets européens pour montrer que le mouvement social sera présent chaque fois que les chefs d'État prendront des décisions.

Nous irons dans trois semaines à Vienne, où se tiendra un nouveau sommet européen. Il n'y aura que dix Français, mais ils montrent une permanence de mobilisation et permettent à chaque fois d'avoir des regroupements régionaux. À Vienne, il y aura une forte délégation de Venise et de la partie orientale de l'Italie, de Munich et de la partie sud de l'Allemagne, et probablement de Slovaquie et de Slovénie.

Mais le gros rendez-vous que nous voulons nous fixer est à Cologne, en juin 1999, où, au moment du sommet européen, nous voulons être aussi nombreux, et si possible plus nombreux que nous ne l'étions à Amsterdam.

La raison de cette mobilisation sur Cologne, au-delà de cette volonté de marquer tous les sommets européens, c'est de peser au moment où il y a un vrai changement sur la scène politique européenne.

Comme vous le savez tous, les sociaux-démocrates ou les partis du centre gauche, sont au pouvoir en Europe dans presque tous les pays, sauf l'Irlande et l'Espagne. Cette arrivée de la gauche au pouvoir se situe à un tournant de la construction européenne. On a pu remarquer à Amsterdam son côté extrêmement négatif, qui était le pacte de stabilité défini depuis les critères de convergence de Maastricht.

Mais on a souvent un peu oublié qu'Amsterdam est aussi un grand échec sur le plan institutionnel puisqu'il s'agissait là de trouver les moyens d'ouvrir à l'Est et de faire fonctionner la Commission, le Conseil des ministres et le Parlement de façon harmonieuse, avec un élargissement de l'Europe; cela a échoué et tout le monde voit bien que l'élargissement à l'Est ne sera pas possible, en tout cas qu'il sera très difficile dans les conditions actuelles.

Mais ce début de l'année 1999 est surtout un tournant parce que tous les gouvernements se ren­dent bien compte que l'on n'aura pas une Europe stable sur le moyen terme si on a simplement une construction économique et monétaire, et que sans un volet politique et démocratique, et évidemment un volet social, l'Europe sera à la merci du premier choc social venu.

On donne souvent l'exemple de décembre 1995. Nous savons tous que derrière les déci­sions d'Alain Juppé qui ont amené des décisions sur les retraites et les caisses d'assurance maladie, il y avait les 3 % des critères de Maastricht, puisque l'assurance et les retraites font partie des comptes de la nation, dont le déficit ne devait pas dépasser 3 % du PIB. Les experts le savaient. les militants le savaient, mais les grévistes considéraient que c'était un affrontement franco-français, avec Alain Juppé.

Si, en 2005, nous avons le même problème, là, tout le monde verra bien que c'est la Bundesbank, maintenant Banque centrale européenne, qui sera, à Francfort. responsable des décisions prises, et il y aura un risque majeur de voir un choc national et social mélé avec un risque de démontage de la construction européenne, ce qui n'aboutirait vraisemblablement pas à des choses très positives parce que le risque majeur est d'avoir un démontage général avec une poussée des nationalismes.

Nous, nous préférons qu'il y ait une autre voie et nous pensons que, là, un débat aura lieu de toute façon en Europe parce que ce blocage apparaît à une échelle chaque jour plus large et nous voulons, avec le réseau des marches européennes, l'ensemble des syndicats et autres associations présents dans ce réseau, peser sur trois grandes revendications.

La première est évidemment des créations d'emplois avec une réduction du temps de travail partout en Europe, mais évidemment sans flexibilité pour qu'elle crée réellement des emplois et que ce ne soit pas une dégradation des conditions de travail des salariés qui sont dans les entreprises.

La deuxième grande idée, c'est un revenu qui permette à tout le monde de vivre parce qu'il y a un problème qui touche évidemment les chômeurs, surtout les chômeurs de longue durée, mais aussi maintenant les salariés. La montée de la précarité aboutit à ce que la pauvreté s'installe chez les salariés; la journée contre la misère du 17 octobre a permis que les chiffres soient mis en avant.

On s'est rendu compte que trois millions de salariés, c'est-à-dire autant que de chômeurs, gagnaient moins que le smic et 80 % de ces trois millions gagnent moins que le seuil de pauvreté, c'est-à-dire 3 800 francs pour une personne seule. Heureusement, le smic est encore là pour protéger les bas salaires, mais ce sont des gens qui sont à temps partiel ou avec des COD et qui n'arrivent pas à cumuler le nombre d'heures nécessaire pour avoir un salaire décent.

Donc notre idée est d'avoir un revenu des salariès comme des chômeurs et des précaires, et donc de faire monter les revenus minimaux. On était parti de l'idée d'exiger qu'il n'y ait personne au-dessous du seuil de pauvreté, ce qui aboutit à quatre mille francs pour une personne seule, ce qui est à peu près l'équivalent d'augmentation des minima sociaux que demandaient les chômeurs l'an dernier et qu'ils demandent toujours aujourd'hui.

La formule n'a pas été retenue, mais c'est une formule plus générale que la demande d'augmentation des minima qui a été retenue par le réseau des marches européennes. Cela donne une idée de la problématique dans laquelle nous étions.

La troisième revendication est l'idée que les droits fondamentaux sont rappelés régulièrement et doivent être rappelés à l'occasion du cinquantenaire de la Déclaration universelle des droits de l'Homme; le droit à avoir des soins de qualité,l'éducation, le logement. le transport... que l'ensemble de ces droits ne soient pas simplement des proclamations, mais que l'on dégage des moyens pour pouvoir les mettre en œuvre.

Ce sont donc les trois grands domaines sur lesquels nous comptons nous mobiliser et nous donner rendez-vous à Cologne dans sept mois.

Nous avons là tout un programme de luttes pour le mois de décembre, qui a déjà commencé à peser sur la situation et nous espérons que les jours qui viennent montreront une mobilisation en pleine croissance. Je vous remercie.

 

Philippe Bezdikian

Je suis membre de Chiche! Île-de-France. En dehors des mouvements sociaux dont vous avez parlés plus tôt, si on ne peut pas compter sur les gouvernements de l'Europe des quinze pour faire une Europe autre qu' économique et monétaire, autrement et au-delà de ces mouvements sociaux, quel organisme, quelle entité, fera une Europe sociale, une Europe des peuples, selon vous?

Christophe Aguiton

C'est un double défi. D'une part, la construction européenne est complexe à faire bouger s'il n'y a pas un rapport de force au sens d'une mobilisation citoyenne, ou une évolution des opinions et une pression pour un changement dans la construction européenne dans un sens plus démocratique et plus social.

Le deuxième défi auquel nous sommes confrontés, est que la volonté des gouvernements, fussent-ils de gauche ou sociaux-démocrates, n'est pas toujours de répondre aux revendications des salariés et des chômeurs, et même bien à /'inverse. On peut leur faire crédit d'être de bonne foi, ce n'est pas le problème, mais dans la lutte pour sortir de cette crise économique que nous connaissons depuis vingt-cinq ans, ou en tout cas, de chaque pays pour s'en tirer le moins mal possible selon l'idée de beaucoup de responsables gouvernementaux, il vaut mieux, dans son pays ou dans sa zone (là, en l'occurrence, c'est l'Europe), avoir les coûts de production les plus bas possible pour avoir la meilleure compétitivité possible sur le plan mondial. Et c'est donc commencer par réduire les coûts salariaux, au sens global du terme.

Cette tendance lourde qui joue sur les États Unis, le Japon et l'Europe, n'est pas nouvelle, continue à jouer et nous avons, nous, l'impression que sans une mobilisation des acteurs eux mêmes, chômeurs précaires et salariés ensemble, et paysans aussi, parce que ce n'est pas uniquement une affaire de strict salariat, les choses n'évolueront pas,

 

Liliane Dayot

Merci à tous,

NDLR /   Ce colloque faisait suite à celui d'Aubagne du21 nov 1998 retranscrit dans la revue ''les samedis TREMA'' d'octobre 2000 . La richesse du débat ne nous permet pas de le publiblier sur notre site par manque de place  mais nous le ferons dès que possible  

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