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DÉBAT DU SAMEDI 29 NOVEMBRE 1998 À PARIS

 

Chômeurs :

recherche du travail

ou fin du travail?

 

liliane Dayot

Notre premier intervenant, Patrick Viveret, est directeur de la revue Transversales.

Patrick Viveret

Sur cette question du débat autour du travail, ce film superbe met bien en évidence, dans les toutes dernières minutes, une question que l'on peut résumer de la façon suivante: qu'est-ce qui est le plus importante? La mine, la fanfare ou les humains ?

D'une certaine façon, j'aurais préféré que le film s'arrête à cette phrase magnifique où l'ancien chef d'orchestre dit: ''.Finalement, ce qui compte, ce n'est pas la musique, ce sont les hommes. ''

J'ai un tout petit peu regretté le texte final sur la fermeture de cent cinquante ou deux cent cinquante mines parce que, fondamentalement, ce qui est en jeu, c'est de savoir si les humains vivent debout dans des conditions économiques, sociales, culturelles, politiques qui leur permettent d'avoir une reconnaissance sociale et de construire leur identité. C'est cela, la question importante, et non pas de conserver à tout prix des types de travaux ou d'industries dont la pénibilité et la nocivité sont reconnues?

On sait bien aujourd'hui notamment à quel point le problème du charbon joue un rôle capital dans l'émission de gaz carbonique, avec les effets écologiquement destructeurs que cela peut produire. Il me semble paradoxal de terminer sur la question de la fermeture des mines.

Ce que je trouve en revanche très fort dans ce film, c'est la valeur des hommes et ce que produit la solidarité dans la construction d'un nouveau type de rapports sociaux et politiques.

Je m'appuie sur cette question pour rappeler en quelques mots comment celles et ceux (pas simplement ceux de Transversales-Sciences-Cultures) qui réfléchissent à la mutation du travail et à la mise en cause de ses formes actuelles, posent le problème,de façon à éviter un certain nombre de malentendus ou de procès d'intention, avec d'autres amis. C'est le cas avec Anne-Marie Grozelier. Elle n'est pas là aujourd'hui, mais j'aime beaucoup, non seulement ce qu'elle écrit, mais aussi ce qu'elle fait et je participe à beaucoup d'actions de solidarité dans d'autres mouvements avec elle.

Il est important de mieux cerner un certain nombre de points de débat pour repérer ce qui est de l'ordre du vrai désaccord d'un certain nombre de malentendus et de procès d'intention. Ce sera mon deuxième point.

Ainsi, pourquoi, non seulement Jacques Robin,mais André Gorz et un certain nombre de personnes qui réfléchissent à cette question de la mutation du travail, considèrent que nous avons changé d'ère, pour reprendre le titre d'un livre de Jacques Robin, c'est-à-dire que nous ne sommes déjà plus dans un mode industriel de production et dans une civilisation industrielle.

Il serait évidemment très long d'avoir à en faire la démonstration complète, mais pour le prendre d'une façon un peu imagée, la caractéristique de toutes les révolutions industrielles, c'est de mettre essentiellement en rapport une matière première et une technologie dominantes. Par exemple, dans la première révolution industrielle, il y a justement le charbon comme matière première dominante, la machine à vapeur comme technologie dominante, avec tous ses dérivés, à commencer par la locomotive, les bateaux à vapeurs, etc.

Dans la deuxième révolution industrielle, on a une matière première dominante qui est le pétrole, une technologie dominante qui est l'électricité et tous ses dérivés; d'ailleurs notons qu'aujourd'hui encore une bonne partie de l'électricité est fabriquée dans des centrales qui tournent au pétrole.

Et si nous étions encore dans une révolution industrielle (un certain nombre d'auteurs parlent d'une troisième révolution industrielle), on voit bien ce que l'on mettrait du côté des technologies dominantes: en gros, l'informatique et toutes les technologies en « tique », robotique, etc Mais si on cherchait à mettre la matière première dominante dans la case du dessus, on tomberait sur un vrai problème car en termes de matières premières, l'informatique s'appuie sur les composants semi-conducteurs qui permettent de fabriquer les puces informatiques, Or, ce matériau semi-conducteur repose sur le silicium, d'où le nom de « Silicon Valley» et de tous les mythes autour du silicium qui sont évoqués à propos de l'informatique,

Mais en réalité, qu'est-ce que le silicium? C'est un dérivé du sable, Si on voulait continuer à raisonner vraiment en termes de matières premières, il faudrait dire qu'après le charbon et le pétrole, ce qui est aujourd'hui déterminant, c'est le sable! Hélas pour le peuple sahraoui et tous les peuples du Sahel, on sait bien que ce n'est pas le sable qui joue aujourd'hui un rôle déterminant dans l'informatique, ce n'est pas le « hard », la quincaillerie, la partie matérielle... Si vous avez un ordinateur, la partie proprement matérielle, est peu chère mais n'est pas essentielle, ce qui compte, ce sont les logiciels et ce que l'on fait avec

Autrement dit, ce qui compte, c'est la matière grise, ce n'est pas la matière première. C'est l'intelligence humaine, réutilisant un certain nombre d'éléments matériels recomposés, qui se trouve être décisive. Du coup, si nous continuons à analyser cette mutation technique comme étant essentiellement une révolution industrielle, nous allons faire la même erreur que dans les précédentes révolutions industrielles, c'est-à-dire à tout prix faire adapter les hommes aux nouvelles machines, à l'informatique, comme on les a fait s'adapter à la machine à vapeur ou à l'automobile...

Or, le propre de toutes ces techniques (des deux révolutions industrielles, de la révolution verte, de l'informatique aujourd'hui) étant de permettre de produire davantage de richesse avec moins de temps de travail humain, si on cherche, comme c'est le cas dans le mode de production industrielle, à se focaliser sur l'adaptation aux machines et non pas à se tourner vers ce qui est ! essentiel quand on regarde la matière grise, c'est à dire les conditions dans lesquelles les humains exercent leur intelligence, on se trouve confronté au drame actuel: s'intéresser aux machines et considérer les humains comme un solde conduit au chômage de masse.

Jusqu'à l'entrée dans ce que je préfère, comme Jacques Robin, appeler une « révolution informationnelle », voire « une révolution de l'intelligence », en termes d'emploi, le phénomène a été décrit par Alfred Sauvy, comme le mécanisme du

« déversement ».

Par exemple, avec les progrès de la technologie dans le domaine agricole ont provoqué un exode rural: les personnes qui n'étaient plus dans le secteur de l'agriculture se trouvaient embauchées dans le secteur industriel. De même, à l'intérieur de ce secteur, il y a eu des transferts de main-d'œuvre au fur et à mesure de l'évolution des technologies. Puis ce qu'on pourrait appeler « l'exode industriel» vers un certain nombre de services.

C'est ainsi qu'aujourd'hui les deux tiers de la population française - mais c'est vrai de la plupart des pays dits « développés» - sont dans le secteur tertiaire, dans le secteur des services. Il reste 3 à 7 % d'actifs dans le secteur agricole et moins de 30 % dans le secteur secondaire, principalement industriel.

Mais là où il y a un phénomène nouveau, c'est que le fameux « déversement" qui permet de passer d'un secteur à l'autre, pour le moment en tout cas, ne fonctionne plus parce qu'à l'intérieur de ce même secteur tertiaire, les technologies de l'infor­mation vont remplacer un certain nombre d'emplois répétitifs, sans forte intégration d'intelligence humaine, par de l'informatique; par exemple, tous les métiers de type guichetier dans les assurances, les banques, les secteurs sanitaires et sociaux.

Le résultat est que si on continue à raisonner dans les mêmes termes, c'est-à-dire ceux d'une troisième révolution industrielle, on a le phénomène du chômage de masse, de la précarité et de l'exclusion, Vous connaissez tous comme moi les dégâts majeurs de cette perspective.

C'est ici que commence une partie du débat, une partie du malentendu parce que, à juste titre, beaucoup de personnes, en particulier dans les milieux de gauche, dans les milieux syndicaux, disent que les dégâts sociaux qui sont provoqués par ces mutations appellent une résistance et la défense d'un certain nombre d'acquis sociaux, Parmi ceux-ci, il y a tout ce qui nous vient du modèle salarial et industriel.

S'il y a nécessité de développer une '' logique de résistance ", il faut ajouter immédiatement que cette logique est vouée à l'échec, à des attitudes purement défensives, à du corporatisme si elle n'entre pas en tension dynamique avec une « logique d'anticipation ".

Autrement dit, il y a ce phénomène majeur de transformation technologique. Peut-il y avoir un bon usage des transformations technologiques? Y a-t-il un bon usage des technologies de l'informa­tion dans le cas précis? À Transversales, nous répondons oui.

Le fait que les humains puissent produire davantage de biens et de services avec moins de temps de travail humain n'est pas en soi forcément une mauvaise nouvelle. Le fait que les humains puissent davantage communiquer et échanger n'est pas non plus en soi une mauvaise nouvelle. C'est un fait que, par exemple,aujourd'hui, un certain nombre de mouvements civiques et sociaux européens, voire mondiaux, n'auraient pas pu exister dans les formes qu'ils ont aujourd'hui prises, sans utiliser de façon systématique Internet et le courrier électronique.

Ainsi Attac, qui vise à promouvoir une régulation des marchés financiers mondiaux, est devenu une véritable ONG internationale, à la surprise de ses propres membres, grâce à Internet.

De la même façon, devant la crise du salariat, il y a évidemment à lutter contre la sortie du salariat par le bas, pourrait-on dire; c'est-à-dire contre toutes les formes de précarisation, toutes les formes d'exclusion. Mais en même temps, rappelons-nous que ce qui détermine le contrat de travail en tant que contrat de travail salarié, est un rapport de subordination à un employeur.

Ce rapport de subordination a certes été considérablement adouci par rapport à l'origine du salariat, qui était une forme de néo-servage, et nous ne sommes plus, de ce point de vue, dans la situation du début du capitalisme industriel, parce que le mouvement ouvrier, notamment grâce à ses luttes, a été capable d'humaniser en partie la condition salariale. Mais dans son principe, le salariat lui-même reste fondamentalement un rapport de subordination, un rapport de domination qui ne crée pas des conditions telles que des humains puissent vivre debout et autonomes.

Voilà pourquoi des gens comme André Gorz, qui peuvent difficilement être soupçonnés de pactiser avec le néo-libéralisme, disent, dans un ouvrage comme Misère du présent, richesse du possible, qu'il '' faut oser l'exode hors de la société salariale, que ce qui était, pour le mouvement ouvrier, une utopie (pas pour nous, même en 1905, dans la charte de la CGT, l'abolition du salariat est inscrite) peut devenir de nos jours un objectif de lutte ''.

Il est très important, quand on dit des choses comme cela, de marquer la distance afin de ne pas créer de malentendu ou de procès d'intention et d'éviter la récupération par les néo-libéraux qui vont utiliser le phénomène de la mutation technologique pour justifier la précarisation, l'exclusion. Une partie des gens qui sont dans la mouvance de Transversales considèrent qu'il est essentiel de développer des formes de revenu d'existence ou d'organiser la protection sociale autour du socle de la citoyenneté, et non pas du travail. L'objectif, est précisément de définir les conditions fondamentales qui permettent à des humains de vivre debout. Parmi ces conditions, il y a le fait évidemment de recevoir un revenu, d'avoir une protection sociale et de construire des éléments de reconnaissance de sa propre insertion sociale qui donnent le sentiment que l'on est utile. Ces éléments - qui sont tout à fait fondamentaux - doivent-ils forcément être organisés autour du modèle du travail industriel, autour du modèle salarial?

 

Nous ne le croyons plus. Et d'ailleurs, dès aujourd'hui, 40 % des revenus globaux des Français - mais c'est vrai dans la plupart des pays développés - sont des revenus de transfert. C'est dire que le découplage entre « travail» et « revenu » est déjà en partie réalisé, même s'il n'est pas vécu culturellement.

Du point de vue de la protection sociale, aujourd'hui, je ne parle pas pour 2025, faites les comptes du temps de travail dans une vie moyenne, par exemple de soixante-quinze ans ? Faites le calcul, vous allez voir, c'est étonnant. Cela représente aux alentours de 10 % du temps de vie.

La question: « que faisons-nous des 90 % ? ", est une vraie question politique et culturelle. La protection sociale qui, par définition, doit prendre en charge de la naissance à la mort la capacité d'existence et de dignité des individus, ne peut rester organisée et financée autour du seul travail. C'est le sens de sa crise actuelle et de la formidable inégalité entre les revenus du travail et les revenus du capital auxquels nous assistons actuellement.

Je voudrais proposer en conclusion une piste de dépassement dynamique de ce débat sur le travail autour d'un mot que nous aurions intérêt à revisiter : le mot '' métier ". Car l'étymologie est quand même intéressante pour repérer la charge des mots. Même s'il a été considérablement humanisé grâce aux luttes du mouvement ouvrier, il n'en reste pas moins que le mot « travail ", à l'origine, en tant que '' tripalium '', du bas latin, signifie « pénibilité, souffrance et dépendance"

puisque le tripalium était au mieux un instrument pour ferrer les animaux, pour les tenir pendant qu'on les ferrait, et qu'il pouvait être aussi un instrument de torture, Par conséquent, l'idée que nous voulons conserver comme positive dans le travail n'est certainement pas celle de la pénibilité ou de la dépendance, et encore moins du '' droit à la torture''

Ceux qui sont partisans de la défense d'un certain nombre d'acquis liés à la civilisation du travail défendent en réalité le droit à la reconnaissance sociale, le droit à la construction de sa propre identité; ces deux droits pouvant être construits gràce à un socle matériel qui est l'existence d'un revenu et d'une protection sociale

Est-ce qu'avec ces trois éléments fondamentaux il ne serait pas possible de dire: on peut construire quelque chose qui remplisse ces fonctions et qui, pour autant, ne soit pas le travail au sens originel et étymologique du terme?

Le mot « métier ", en revanche, est intéressant à cet égard parce qu'il renvoie à l'idée de ministère, et le ministère, c'est le service rendu à autrui. C'est précisément ce qui fait que je me constitue dans ma propre identité dans un rapport à autrui qui fait sens aussi pour une collectivité

 

La construction du lien social, la construction de sa propre identité sont fondamentales dans l'exercice d'un métier, au sens étymologique d'un metier C'est la raison pour laquelle il existe nombre de métiers qui sont fondamentaux dans une vie humaine et qui n'ont pas pour autant la qualification de travail, au sens classique et économique du terme.

Eh bien, je suggère en tout cas comme piste, il me semble aujourd'hui utile de lutter pour le droit au métier, plus que pour le droit au travail. Pour le droit au métier d'être humain, c'est-à-dire la capacité de vivre debout dans une pleine conscience de ce qu'est la force de la vie et en même temps sa brièveté- Dans le film, le chef d'orchestre disait que ce qui compte plus que la musique, c'est effectivement la valeur des hommes, et cela compte plus que la houille, plus que la mine- C'est la valeur des hommes qui doit guider l'action entre logique de résistance et logique d'anticipation,

Liliane Dayot

Avant de débattre, on va demander à chacun d'intervenir et Thierry Temime, membre d'Agir ensemble contre le chômage, va nous parler de son expérience.

Thierry Temime

je suis un peu ennuyé d'intervenir davantage à un niveau technico-politique après que Patrick aie ouvert des pistes tout à fait intéressantes de discussion sur la question du travail, avec lesquelles, d'ailleurs, on peut être d'accord ou pas

Donc mon intervention va se situer à un niveau différent puisqu'on me demande de préciser ce qu'est le mouvement AC - Le mouvement AC ! a été créé en 1993 à la suite de la signature d'un texte commun par cinquante intellectuels, cinquante associatifs et cinquante syndicalistes, avec trois revendications:

- ce que l'on a appelé les mesures d'urgence, la réduction du temps de travail sans diminution de salaire et sans flexibilité;

- la création d'un revenu;

-la redistribution des richesses

Ces trois revendications, en 1993 comme aujourd'hui, nous semblent tout à fait indissociables les unes des autres pour construire les mobilisations qui sont en cours à l'heure actuelle

En 1994, une grande marche partie de cinq points de France, a abouti au mois de mai à une manifestation de 30 000 personnes à Paris et a été le début d'un mouvement liant chômeurs et salariés sur les trois revendications que je viens de vous préciser

Cette lutte-là n'est pas née de rien- Depuis une quinzaine d'années, depuis l'apparition du chômage de masse dans ce pays, les sans-emploi ont construit toutes sortes de réseaux d'associations de lutte contre le chômage.

Étaient parties constituantes du mouvement AC ! différentes organisations syndicales. Parmi elles: la FSU, la gauche de la CFDT, l'union syndicale Groupe des 10, des syndicats autonomes dont certains Sud, la Confédération paysanne.

Du côté associatif, il y a eu nos camarades du Mouvement national des chômeurs et des précaires (MNCP), qui ont décidé maintenant de vivre leur propre vie, mais toujours dans l'unité au côté d'AC , et puis un certain nombre de petites associations locales de lutte contre le chômage.

Suite à cela, rapidement, en 1994- 1995, nous avons construit différentes mobilisations, aussi bien sur la question de l'emploi que sur la question des richesses, avec comme point d'orgue, la marche européenne qui a abouti, en juin 1997, à Amsterdam et qui a mobilisé une cinquantaine de milliers de personnes.

La marche européenne a sans doute demandé beaucoup d'énergie aux uns et aux autres puisqu'elle est partie à la fois de Tanger au Maroc, du Nord à Oslo, de l'Est à Sarajevo, pour converger à Amsterdam, mais surtout par le fait que de nombreuses mairies, de nombreux lieux de décision de pouvoir politique ont pu être interpellés. Les problèmes liés au chômage de masse et à l'exclusion ont pu être évoqués au cours de rassemblements dans des villages, dans des entreprises.. .

Ce qu'il est important de dire sur cette manifestation européenne, c'est que l'on a tous été frappés par la similitude des revendications que l'on retrouve en Europe, que ce soit celle du Sud, de l'Est ou du Nord.

Globalement, le chômage de longue durée, la question du revenu, la question de la perte d'identité propre, ont été des thèmes communs à l'ensemble des Européens. On peut dire que cette marche européenne, en tout cas, a marqué une étape de la construction de l'Europe sociale: malgré les différences de langues ou de cultures, elle a été à travers toute l'Europe l'occasion pour des milliers de chômeurs, de précaires, de jeunes, de confronter leurs problèmes, et surtout de pouvoir trouver entre eux des revendications qui leur étaient communes.

 

Nous sommes aujourd'hui en 1998. Le mouvement des chômeurs, en France en tout cas, a fait irruption l'an dernier avec la revendication d'abord portée à Marseille des 3 000 francs de prime de Noél afin de pouvoir subvenir aux besoins immédiats, puis la revendication des 1 500 francs d'augmentation des minima sociaux. Cette revendication a été portée à travers toute la France pendant l'hiver dernier dans les occupations d'ANPE et d'Assedic avec une quarantaine de milliers de personnes qui se sont mobilisés durant l'hiver 1997-1998.

 

Ce mouvement devrait reprendre. Nous y veillons, nous; Patrick parlait tout à l'heure d'hommes debout: les hommes, dans les mouvements de lutte contre le chômage, sont souvent des chômeurs, des jeunes ou des précaires qui ont été des salariés, qui feront en sorte que le problème du travail et du revenu soit de nouveau posé avec acuité dans ce pays.

Ils le font d'ailleurs à l'occasion du débat budgétaire puisque l'on a appris que les recettes fiscales ont été suffisamment importantes, cette année du moins, pour satisfaire un certain nombre de revendications.

Patrick Soulignac

Je vais commencer par présenter Chiche , puisque je viens parler au nom de ce mouvement.

Chiche! est une association de jeunes écolos alternatifs solidaires qui représente la jeunesse politique des Verts et des Alternatifs. Nous sommes évidemment concernés à tout un tas de titres par les questions du chômage, par les questions sociales.

Je vais commencer par deux ou trois éléments de base, même si cela a déjà été largement décrit par Patrick Viveret et Thierry Temime.

Depuis vingt-cinq ans, on est dans une situation de crise, avec tous les guillemets que l'on met à ce mot, qui signifie que l'on est dans un fonctionnement de crise depuis déjà trop longtemps pour que l'on puisse croire que c'est ponctuel. Je suis né en 1973, en même temps que cette fameuse crise, j'ai passé toute ma vie dans une société où le chômage de masse est une réalité évidente. On est entouré de chômeurs, on en a tous autour de nous.

Au cours des dernières années, on a pu voir également - je pense que c'est aussi, d'ailleurs, ce qui justifie l'action d'AC! - le développement de tout un tas d'emplois précaires, d'une flexibilisation du travail.

En fait, le vrai problème de cette société, puisqu'on parle de crise, est-il la production ou la distribution des richesses?

On peut se le demander parce que l'on sait que le PIB augmente en ce moment, on sait que la richesse produite continue de s'accroître et pourtant dans cette situation, un plus grand nombre de personnes sont touchées par ce que l'on peut appeler la crise avec, au passage, une aggravation de la pauvreté, qui frappe particulièrement les jeunes.

C'est un constat que font les associations sur le terrain et je notais d'ailleurs que, dans ton intervention, Thierry, tu associais souvent les chômeurs, les précaires et les jeunes, comme si être jeune, c'était déjà être un peu mal « barré », un peu chômeur, un peu précaire; ce n'est pas toujours le cas quand même; mais les jeunes sont souvent très touchés, et peut-être parce qu'en entrant sur le marché de l'emploi, ils arrivent sur un marché en pleine transformation.

Face à vingt-cinq ans d'une évolution sociale assez considérable, et que d'autres pourront décrire mieux que moi, il y a un certain nombre de questions à se poser, celles que soulèvent par exemple, un livre intitulé ''Il n'y a pas de problème de l'emploi ''de Renaud camus (éditions POL, 1994). Carrément !

La question est: l'emploi est-il une fin en soi? Pourquoi travaille-t-on ? les emplois, cela sert aussi bien à créer les bombes qu'à créer des yaourts, à vendre des réfrigérateurs aux Esquimaux, qui n'en ont pas grand-chose à faire... Cela peut servir à polluer si on travaille dans une industrie chimique ou à dépolluer si on travaille dans une association écologiste, donc cela peut servir à rendre la vie meilleure ou à la rendre pire.

On peut éviter de se poser la question simplement en termes d'emplois et se demander à quoi sert l'emploi. C'est le premier questionnement.

le deuxième questionnement qui paraît intéressant est celui que Patrick Viveret a déjà largement évoqué quand il distinguait le travail et le métier. C'est l'idée que toute activité n'est pas rémunérée par le marché du travail; il y a effectivement quantité de choses qui sont des métiers au sens que donnait Patrick à ce terme et qui ne sont absolument pas rémunérables.

C'est ce que l'on appelle le tiers secteur. Il regroupe des activités extrêmement utiles, souvent qualifiées de citoyennes et inclut aussi bien les associations, de nouveaux rapports sociaux, comme les réseaux d'échange de savoirs, d'économie solidaire... En fait, tout simplement, le bénévolat. C'est-à-dire que beaucoup de choses importantes pour la vie d'une société sont faites bénévolement, et non en échange d'une rémunération.

Tout cela amène donc à ce qu'à Chiche , on aille dans le sens de cette idée fondamentale qu' effectivement il peut y avoir un découplage entre travail et revenu. D'abord tout être humain a droit à des moyens de subsistance et à un minimum décent, donc a un revenu et a une protection sociale. C'est une idée qui pourrait paraître utopique, mais qui est quand méme un petit peu urgente dans une société où il y a, à la fois, abondance de richesses et abondance de pauvres.

Ensuite, il y a l'idée qu'on peut découpler les deux puisqu'on utilise de moins en moins d'hommes, de moins en moins de temps de travail pour produire de plus en plus Ce qui ramène encore une fois à l'idée que le vrai problème est la redistribution des richesses. Ce n'est pas comment les produire, c'est d'abord qui doit en profiter.

Pour nous, la société libérée, un certain découplage entre le travail et le revenu, n'est pas un luxe, c'est aujourd'hui une nécessité. Une nécessité vers laquelle, en fait, on est déjà largement engagé.

Quand je dis « nous », c'est la société française à travers au moins deux options prises. D'abord la réduction du temps de travail, qui est aujourd'hui un choix fondamental à gauche: travailler moins pour travailler tous, mais aussi une ouverture vers une société du temps libéré.

La deuxième grande ouverture qui a été faite dans cette direction, c'est le RMI, qui a dix ans cette année et qui est presque, mais pas tout à fait, un revenu universel dégagé du travail. le RMI reste quand même très largement dans une logique du travail salarié comme référence. S'il s'appelle « revenu minimum d'insertion », ce n'est pas pour rien, c'est parce que l'on considère que l'état naturel de l'homme est quasiment d'être un travailleur et de s'insérer dans ce marché de l'emploi. Mais, enfin, le RMI est quand même aussi la reconnaissance du droit à un minimum de revenu non lié directement à un travail.

A contrario, le RMI étant interdit aujourd'hui aux moins de vingt-six ans, cela pose problème puisque, comme je le disais, les jeunes sont très: touchés par les questions de précarité, de pauvreté et de chômage.

Autre paradoxe du RMI : il n'est pas accordé à une personne en situation de formation ou d'études. Pourtant, la formation ou l'éducation, c'est le premier moyen de s'insérer; et c'est typiquement le type d'activité qui n'est pas rémunérable par le marché du travail, qui n'est pas un tra­vail, mais qui est véritablement quelque chose qui occupe du temps, qui représente un investissement et la préparation à un métier.

C'est pourquoi, à Chiche !, on pense qu'il faut aller encore davantage vers cette société du temps libéré, on a donc lancé une campagne cette année avec des partenaires: on discute avec AC ! et d'autres sur ce revenu d'autonomie. il faut vraiment franchir le pas, dire que le travail et le revenu sont dissociables et que l'on peut très bien avoir un revenu si on n'a pas un travail.

Ce revenu d'autonomie serait pour nous un RMI étendu, que l'on puisse obtenir à partir de dix-huit ans, ou peut-être de seize ans, qui soit sous la condition de faibles ressources et de déclarations fiscales autonomes. Il faudra le dégager de l'obligation de chercher du travail parce que ce serait rester dans cette logique de l'emploi comme référence absolue, et qu'il n'interdise plus d'étudier aux gens qui le touchent.

Cela permettrait d'abord d'en finir avec cette discrimination anti-jeunes, si j'ose dire, que l'on constate avec le RMI aujourd'hui. Et puis ce serait dépasser un certain nombre de limites du RMI, d'abord en termes d'éducation, sur la question du droit de tous à étudier. Cela permettrait de sortir d'un système dans lequel beaucoup doivent faire des petits boulots et se situer dans des conditions bien moins favorables que d'autres pour étudier. Encore une fois, l'éducation se déroule tout au long de la vie. On ne peut pas décider que l'éducation s'arrête à ,vingt-cinq ans et après, débrouillez-vous, trouvez un emploi et si vraiment vous n'y arrivez pas, vous aurez le RMI.

Pour aller plus loin, ce découplage complet entre travail et revenu, permet de sortir d'une société consumériste et productiviste, même si beaucoup savent aujourd'hui qu'il faut travailler pour vivre et non vivre pour travailler.

C'est donc aller vers un choix de vie qui sorte de la logique du toujours plus: toujours plus d'argent, d'industrie, de voitures, de téléphones portables et tout ce que l'on voudra imaginer; et avec tout cela, toujours moins de temps pour vivre, et pour vivre ensemble.

Au sein de Chiche , on pense qu'un découplage complet entre un revenu du travail et un revenu d'autonomie permettra précisément de vivre debout parce que l'autonomie, c'est le droit de choisir, c'est dire aux gens: vous pouvez avoir un revenu même si vous n'acceptez pas les conditions qui vous sont posées par le marché de l'emploi. C'est dire: vous pouvez dire non à un patron, vous pouvez dire non à un représentant de l'État, à un mafieux, il y a d'autres solutions, on vous garantit en tout cas un revenu minimum inconditionnel qui constitue un filet en cas de coup dur.

 

C'est important parce que la solidarité, c'est bon pour tous, elle doit permettre aux plus pauvres, aux précaires, à tous ceux qui sont vraiment dans la « merde », d'avoir un filet de sauvetage, donc de pouvoir organiser des luttes et réclamer des droits, de pouvoir s'organiser et mener des actions qui, à terme, profiteront à tout le monde.

Voilà. C'est un peu le sens de notre démarche actuellement.

 

Liliane Dayot

Je vais maintenant passer la parole à la salle.

 

Alain Bernard

Par rapport à l'intervention précédente, je pense que ce n'est pas parce que l'on produira de plus en plus avec de moins en moins de personnes que la question du découplage revenu/travail devient incontournable.

À la limite, on peut travailler quinze ou vingt cinq heures par semaine, le salariat reste quelque chose qui crée une condition de dépendance, en même temps qu'il structure la manière dont on naît et dont on vit indépendamment du nombre d'heures que l'on peut y passer. Cela reste central.

La question sous-jacente, comme tu le disais, ce n'est pas l'augmentation du PIB en tant que tel qui indique qu'il y a plus de valeur ou de richesse à distribuer, mais quelle valeur on donne à ce que l'on fait, à ce que l'on produit, et comment on s'organise et on se bagarre pour que cette production ait un sens.

Je suis effectivement salarié, j'ai une activité syndicale; le travail reste quand même pour moi quelque chose qui structure, ne serait-ce qu'à travers l'identité que l'on peut y acquérir, les relations entre les gens, indépendamment du nombre d'heures que l'on y passe et des conditions dans lesquelles cela peut se passer, plus ou moins bonnes selon que l'on est plus ou moins jeune ou salarié inséré.

Il y a évidemment autre chose que le travail et on peut trouver davantage d'intérêt à être militant, mais de là à tirer un trait sur le travail et à abandonner la sphère du travail, il y a de la marge!

Patrick Soulignac

Bien sûr, ce que chacun fait, et si possible aime à faire dans sa vie, est très important. Mais il est aussi intéressant de voir que découpler le travail et le revenu, dire que le revenu n'est plus forcément lié au travail, c'est aussi permettre quelque chose d'autre. Précisément, en donnant une alternative au travail salarié, on se donne la possibilité de réformer aussi les modes d'organisation du travail salarié. C'est-à-dire que l'on peut en tout cas trouver une vie autre, donc on ne vient pas sans un minimum de convictions à la table de négociations sur le mode d'organisation du travail salarié

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