Henri LECLERC.-
Ton message d'espoir plaqué sur une analyse un peu pessimiste me paraît quand même... Il reste quand même des choses fort importantes.
Le mouvement social d'aujourd'hui est un mouvement qui a une force plus grande. Je ne crois pas qu'aujourd'hui, la vie politique se résume, comme tu le dis, à la vie électorale. Je crois qu'il y a un mouvement social, qui est assez fort, qui, certes, se cherche, s'exprime dans le mouvement associatif de diverses façons.
Il est certain qu'un certain nombre de luttes sociales, je pense bien entendu aux luttes sur les étrangers, aux groupes d'expression du mouvement des chômeurs, à un certain nombre d'expressions de ce type, sont tout de même assez fortes, assez consistantes.
Je crois également que l'espèce de prise en compte de plus en plus forte que le problème de l'émergence de l'extrème-droite, qui est quand même important, ne peut être résolue justement que par une réaction du mouvement social, me paraissent être des choses qui trouvent peut-être leur origine dans ce qui s'est passé en Mai 68.
Je ne veux pas insister et faire une analyse plus longue.
Je donne la parole à Ivan CRAIPEAU
Ivan.CRAIPEAU
- Je ne pensais pas parler, mais je voudrais dire deux-trois remarques.
Premièrement c'est le vote que la direction du PSU a émis à l'égard de la mission d'un homme politique qui a été le seul à être refusé par le PSU !
(Rires)
(Applaudissements)
Cela, ce n'est pas une auto-critique.
Maintenant, un souvenir: dans la cour de la Sorbonne, avec ces drapeaux rouges et ces drapeaux noirs, je me vois encore me jeter dans les bras de Pierre FRANCK, dirigeant du mouvement trotskiste, en disant « enfin y on y est !»
Eh bien c'est justement ce que l'on n'était pas en train de vivre. Le mouvement de Mai 68 n'était pas la révolution socialiste. Bien. C'était quelque chose d' extrêmement important et je suis d'accord avec l'essentiel de ce qui a été dit par les camarades d'avant: le premier ébranlement profond de la société est à l'échelle internationale et c'est très important.
Mais je voudrais encore dire deux mots sur l'autogestion.
On en a parlé au point de vue historique tout à l'heure, il est évident que, pour nous, le souvenir de Mai 68, le souvenir de l'intervention du PSU dans Mai 68, c'est l'autogestion.
Mais l'autogestion, c'est deux choses. Cela peut être le pouvoir populaire, le pouvoir des masses, c'est une chose. La façon dont les gens je ne dis pas les travailleurs doivent pouvoir intervenir dans l'ensemble des problèmes économiques et politiques.
L'autre chose, celle où nous avons centré l'autogestion, c'était son aspect
dans la production du rôle des travailleurs dans l'économie, et j'ai joué un
certain rôle dans le fait que, à Besançon, on a fait une belle expérience
d'autogestion dans une entreprise où il y avait des travailleurs.
C'était des travailleurs très qualifiés qui étaient certains que leur entreprise pouvait survivre, qui, d'ailleurs, savaient que, derrière les problèmes essentiels de l'horlogerie actuelle, ils avaient une carte magique dans la poche: c'était les montres à quartz.
Nous avons pris en charge l'autogestion de Lip, la représentation de l'autogestion de Lip, nous avons été 100 000 à dire( je ne vous garantis pas si c'est le chiffre des organisateurs ou celui de la Police), à Besançon, et ma politique a toujours été de faire que le PSU soit le PSU des 100 000 de Besançon.
Mais j'avais tort. Pourquoi? Parce qu'en été, les montres à quartz allaient envahir le marché et parce que les montres à quartz se paient maintenant 10 F, ce avec quoi il est impossible de faire vivre une société autogestionnaire d'un millier de travailleurs très qualifiés à Lip.
L'autogestion sous ce sens-là était condamnée par le bouleversement de la révolution électronique, micro-électronique, qui a fait en sorte que, désormais, ce sont de moins en moins les travailleurs et de plus en plus les machines qui produisent et qui font la richesse.
C'est en quoi, à mon avis, il est nécessaire de mettre en avant une nouvelle révolution politique, une nouvelle utopie politique. Car je crois en effet à la nécessité d'une utopie réaliste, qui est celle de la location universelle, de la distribution des richesses, non pas à tous ceux qui travaillent, mais à l'ensemble des gens, des hommes et des femmes qui ont constitué la civilisation grâce à laquelle existent ces machines.
Il y a une formidable richesse dans ce pays, maintenant, infiniment plus grande, d'ailleurs, y compris qu'en 1968, au point le plus extrême des 30 Glorieuses du capitalisme.
Mais cette richesse signale la fin du capitalisme, la fin du salariat. Seulement, on n'est pas capable, aujourd'hui, de maître en avant les mots d'ordre, la politique qui aboutisse directement à cette révolution qui substituera une société distributive à la société salariale.
C'est ce à quoi, à mon avis, il faut que l'on travaille, et c'est à quoi nous invite notamment l'irruption des chômeurs, qui ont posé les vrais problèmes, à savoir que les richesses doivent être distribuées et non pas avec des minima sociaux, des aumônes distribuées ici et là.
Voilà ce que je voulais dire. Je pense que c'est vers là que nos descendants, les jeunes de maintenant, trouveront la voie vers quelque chose qui ressemblera davantage à l'humanisation de l'humanité, mais Dieu sait que le problème n'est pas joué, hélas !
(Applaudissements)
Henri LECLERC.-
Je remercie Ivan CRAIPEAU, qui nous annonce la fin du travail, ce qui est le sujet d'un débat qui serait très important, mais qui montre effectivement que nous avons devant nous le véritable débat.
Car l'ouverture qu'il vient de faire, montre qu'il y a là un véritable débat sur le rôle du travail dans la société, car c'est le problème qu'il pose.Je donne maintenant la parole à Michel MOUSEL. ancien secrétaire national du Psu.
Michel MOUSEL.-
En écoutant les présentations qui ont été faites, j'avais trois interrogations qui me venaient, qui sont des interrogations actuelles pour maintenant, mais enracinées dans l'expérience de Mai 68 et des suites de Mai 68, au moins tout autant celle que j'ai vécue en effet dans mes responsabilités à la fédération de Paris et de la région parisienne à l'époque de Mai 68, puis à la direction du PSU par la suite.
Tout d'abord, ma première remarque est quand même de rappeler que, il me semble que le contenu fortement révolutionnaire quel que soit l'objet de Mai 68, est quand même largement fondé pas simplement sur la conjonction des mouvements sociaux, mais sur la conjonction d'un certain nombre de thématiques traversant les mouvements de l'ensemble de la société, à la fois les parties de la société qui ne sont pas directement dans le domaine de la production et celles qui sont dans le domaine de la production.
Il faut souligner, parce que c'est quand même un fait assez unique dans l'histoire de notre pays, et même dans l'histoire de Mai 68 dans d'autres pays aussi pour une part... parce qu'on a beaucoup parlé de ce qui s'est passé en France et aussi dans d'autre pays en Mai 68 ; on a quand même toute une gamme de sihlations extrêmement diverses, avec des situations simplement de révolte étudiante qui ne débouche pas beaucoup plus loin que la révolte étudiante même si, après, elle porte sur des effets idéologiques dans certains domaines, ce que l'on a signalé dans certains domaines, en particulier celui du féminisme et de l'écologie, que l'on va retrouver.
L'une des particularités de ce qui se passe en France, c'est quand même la forte conjonction qui se produit, encore une fois, pas simplement par une synchronisation de divers mouvements sociaux, mais par des thématiques qui traversent simultanément, avec plus ou moins d'intensité, les mouvements sociaux.
Donc un aspect est la découverte de la pratique de la démocratie dans un certain nombre de situations, et dans des situations de lutte.
Cette conjonction sur la pratique de la démocratie, sur les assemblées générales, sur les formes de délégation, les comptes rendus, la façon dont on gère les négociations, qui apparaît pendant Mai 68 à partir des initiatives étudiantes, est tout à fait fondamentale pour que l'on perçoive bien la portée que cela a.
On n'est pas simplement dans un phénomène qui est celui d'un morceau de la jeunesse intellectuelle du pays qui se révolte, mais dans une situation dans laquelle des pratiques nouvelles apparaissent, y compris dans les secteurs de la production.
Cette conjonction, on va avoir du mal à la gérer par la suite, et nous nous trouvons aujourd'hui encore dans une situation dans laquelle la portée extérieure, le domaine de la production proprement dit, de l'héritage de 1968, est tout à fait considérable, importante, mais nous n'allons plus retrouver des sihwtions dans lesquelles ces types de conjonction et de synchronisation des phénomènes se produisent à la fois dans des domaines externes à la production et à l'intérieur de la production, qui reste le point central de l'interrogation sur le devenir de la société.
Et ceci nous interpelle sur la manière dont on peut à juste titre essayer de pousser le plus loin que nous pouvons les progrès que l'on peut faire dans les formes nouvelles de démocratie, ce qui, dans le langage politique français, tourne autour du thème de la citoyenneté et quand même l'héritage de la recherche de ces formes nouvelles d'exercice de la démocratie, qui était celle de Mai 68, mais que nous arrivons à pousser beaucoup dans des tas de secteurs extrêmement intéressants, mais sur lesquels nous avons du mal à trouver des formes de retombées pour des raisons évidentes, qui sont en particulier économiques, qui sont aussi liées à l'évolution globale du système économique.
Nous avons une plus grande difficulté à retrouver ce type de conjonction et je crois que c'est pour nous une de nos grandes interrogations actuelles.
Ma deuxième remarque porte sur le problème de l'autogestion. D'ailleurs les deux remarques suivantes reviennent sur le problème de l'autogestion. Il faut dire des choses plus précises sur la façon dont, historiquement, est intervenue dans le débat politique, l'autogestion. Il y a quand même des antécédents à Mai 68 dans le débat politique et syndical français.
La référence à l'autogestion au sein du PSU n'a pas été simplement... Jacques, je suis d'accord avec ce que tu as dit, mais il faut aller plus loin et se rendre compte qu'il y avait un vrai problème au sein du PSU et qu'une partie de ce problème politique est quand même le poids de traditions ouvrières marquées par le stalinisme.
Cela a justifié au sein du PSU, et encore plus dans des organisations d'extrême gauche externes au PSU, des attitudes par rapport à l'autogestion qui étaient quand même des attitudes de méfiance, de crainte.
Je suis d'accord, on dit qu'il y avait le. problème de l'expérience de la cogestion allemande, de ce qui était perçu comme complètement intégré comme un exemple typique de collaboration de classes, mais il y avait aussi le problème de savoir quel était le degré d'autonomie, en particulier des travailleurs, dans la direction des entreprises, quel était le degré d'autonomie admissible des travailleurs par rapport au rôle des forces considérées comme, politiquement, les forces qui devaient les diriger.
Ce débat-là a aussi été présent au sein du PSU, il ne faut pas l'oublier même si, à certains moments, de même qu'à une époque, nous avons pu constater que le Parti Communiste récupérait le terme et là, nous avons un peu parlé de la loi albanaise .
(Rires)
Je reconnais qu'il y a un peu de cruauté de ma part de rappeler cela. Mais il y a eu des tentatives de synthèse...
(Rires)
Et ce problème nous a malheureusement privés de la capacité suffisante de faire passer la thématique de l'autogestion; la violence de la critique sur ce sujet a contribué à rendre difficilement crédible, je dirai massivement, le thème de l'autogestion parce que déjà critiqué dans les organisations dont la vocation était d'être stalinienne .
Pour ma part, je pense que l'échec majeur de l'autogestion, c'est la façon dont, après la signature du programme commun, ont été conçues les nationalisations et on le vit encore maintenant, on en voit les conséquences, à ceci près que quand on procède à des dénationalisations, on trouve le moyen de donner quelques actions de l'entreprise aux travailleurs de l'entreprise, probablement pour faire là aussi un peu plus d'autogestion.
Ma troisième remarque porte justement sur cet autre aspect des choses qui est lié à l'autogestion, à la volonté autoritaire et à certains aspects des débats de Mai 68 et de la suite: je pense que nous n'en avons vraiment pas fini aujourd'hui, il ne faudrait vraiment pas que l'on baisse les bras parce que ce que nous avons vécu depuis peu nous interroge, sur la question de savoir comment on peut combiner efficacité de l'action politique et, par conséquent, les moyens pour atteindre cette efficacité, et le respect, précisément, de la culture autoritaire qui est née de notre mouvement, qui marque encore dans notre pays et comment nous pouvons gérer cette contradiction qui consiste à vouloir aller beaucoup plus loin, comme je le disais tout à l'heure, dans le domaine de ce que l'on appelle la citoyenneté en ayant du mal à avoir des formes d'organisation qui soient cohérentes avec cette idée de citoyenneté.
Il faut dire cela avec une conception de l'action politique qui puisse être à la fois efficace et respectueuse de tout ce que nous avons pu dire et de ce qu'on essaie de dire dans un certain nombre de domaines aujourd'hui par rapport à la citoyenneté.
On a probablement encore bien des choses à faire dans ce sens.
(A pplaudissements)